Dans les coulisses de I=US

Une année à construire un univers avec Renu Hossain.

Fin 2024, un message arrive sur Instagram. Une personne que je ne connais pas se glisse dans mes DM pour me dire que mon travail l’a touchée, qu’il résonne chez elle. Elle s’appelle Renu Hossain. Elle est artiste interdisciplinaire, comme moi, mais dans un autre langage : sound design, percussion, composition, production, recherche musicale. Née à Londres, d’origines bengalies, elle a vécu dix ans à Berlin. Comme moi. Elle en est partie presque au même moment que moi, sans qu’on se croise jamais.

Je découvre sa musique. J’écoute une session live qu’elle a donnée pour Ausland Berlin en 2021. Je suis soufflée. Ce n’est pas juste bien fait, c’est une matière qui a, selon moi, une colonne vertébrale, une pensée derrière chaque son et je retrouve beaucoup de similitude avec mon univers dans le sien. Je n’en reviens toujours pas qu’une artiste avec un tel parcours, de compositrice, productrice, joueuse de tabla, percussionniste et commissaire d’exposition. Qui a travaillé comme percussionniste pour Grace Jones et d’autres icônes de la pop. Et qui a suivi l’enseignement de maîtres en Inde, au Brésil et à Cuba, et crée des compositions pour la danse, le théâtre et le cinéma. Vienne me chercher, moi.

On se parle. On se comprend vite, d’une façon qui ne s’explique pas complètement : le même langage conceptuel, la même manière de sentir une image avant de savoir la nommer. Elle me propose de réaliser le film pour I=US, un morceau de son EP, Shortwave Listening.

Je dis oui avant même de savoir comment.

Renu Hossain au Holykuti Studios — Crédit photo Anna Kazanova

Le moment où j’avais besoin de ça

Il faut que je situe où j’en étais quand Renu m’a écrit. Je sortais d’une expérience professionnelle très toxique, plutôt traumatisante, qui m’avait pris quatre ans d’énergie physique, mentale et créative. Je devais me reconstruire, encore une fois. Ce projet avec Renu a fait partie de cette reconstruction, au même titre que la résidence mission au début de cette année 2026, qui l’a achevée un peu plus tard.

À ce moment-là, j’essayais de me réapproprier mon propre processus créatif. Et j’étais fascinée, je le suis toujours, par la vidéo. Et à ce moment-là, par l’IA. Oui, vous avez bien lu. Mais pas n’importe laquelle : celle de Runway ML, dans ses tout débuts, quand c’était encore expérimental et à peu près accessible niveau prix.

J’avais toujours voulu animer mes images, sans jamais réussir à suivre un tutoriel jusqu’au bout. Je trouve que le motion design est un milieu assez verrouillé, plutôt androcentré, et où chaque explication en ligne semble conçue pour te faire sentir plus bête que la précédente. Je n’avais pas les moyens de payer des ami·e·s motion designers pour le faire à ma place. Et Runway m’a décomplexée. Ce n’était pas un outil de bricolage isolé. Ses modèles ont aussi servi sur des films comme Everything Everywhere All at Once, ça me rassurait de savoir que je manipulais quelque chose de sérieux, éprouvé ailleurs à une tout autre échelle. Même quand le résultat était raté, chaque petite réussite me redonnait un peu confiance. J’ai commencé en image to video, avec mes propres visuels, parfois je les ai modifiés à l’aide de Runway ML (je ne génère jamais d’image par IA, je ne sais même pas me servir de MidJourney, trop la flemme), puis en video to video.

J’étais au chômage, je préparais mon retour en France. Faire ces vidéos m’a occupé la tête autrement. J’ai écrit des scénarios qui ne verraient jamais le jour, inventé des personnages, fait la direction artistique de projets fantômes. J’ai même commencé à explorer After Effects sans tutoriels qui me prenaient la tête. Rien que du stade de recherche, et pourtant ça m’a fait du bien.

De cette période sont nées quelques pièces, signées sous bölah, mon ancien nom d’artiste berlinois : Being, un court métrage sur la célébration de la différence déguisée en rave d’extraterrestres dans le Berlin underground. Un clip pour le titre My Mother Told Me de JP Toulouse du projet collectif Berlinois Ick Mach Welle. Fabriqué à partir du matériel vidéo que j’ai filmé à l’aquarium de Berlin un jour de semaine, quand il n’y avait personne (j’aime les lieux publics vides tôt le matin). Puis Aqualirium, un documentaire onirique construit avec cette même matière aquatique, où l’eau devient un espace de rêve dans lequel je peux transformer les ombres en couleurs.

C’est ce travail-là que Renu a vu. C’est ce qui l’a fait me contacter.

Partir de presque rien

Au départ de I=US, il n’y avait presque rien. La pochette de l’album, l’histoire qui l’entoure, et beaucoup de mots. Une vision abstraite, qu’il a fallu déchiffrer à deux. On a énormément parlé, échangé nos références, dit ce qu’on ressentait et ce qu’on voyait chacune à travers ce projet, sa musique à elle, mais aussi mon univers à moi, ce que j’avais envie d’y apporter. Ce n’était pas une commande à remplir, c’était une construction commune, où nos deux visions ont fini par se répondre jusqu’à devenir une seule chose.

Le projet a duré une année entière. Un an, c’est long, pour plusieurs raisons. Le manque de moyens. Une période difficile qu’on traversait chacune de notre côté, en pleine reconstruction dans nos pays respectifs. Il y a eu aussi des turbulences internes au projet, qui ont pesé sur mon travail à un moment donné. Et puis je suis maladivement perfectionniste, ce qui n’aide pas toujours.

Comme il n’y avait pas de matière de base, j’ai tout inventé, à partir de rien.

Pochette de l’EP Shortwave Listening — Design graphique par Cabein Studio

Le mythe qui a tout guidé

Il y a aussi l’histoire que Renu m’a racontée tout au début, quand il n’y avait encore que des mots. Sur Terre existe le plus gros météorite jamais retrouvé, le HOBA, tombé il y a 80 000 ans dans ce qui est aujourd’hui la Namibie. Le film part de là : d’un ADN cosmique qui aurait traversé cette pierre tombée du ciel, et duquel aurait émergé Xamques, dont la voix et les mots traversent le morceau.

Le film est une tentative contemporaine de retrouver l’esprit du renouveau spatial des années 1970, cette période contemplative et philosophique où on s’interrogeait sur ce que l’exploration future de l’espace nous réserverait. C’est pour ça que des danseurs Chau (j’en parle plus bas), avec leurs costumes traditionnels, ont, sans qu’on ait eu besoin de rien inventer, déjà quelque chose de « space age » en eux.

Le film emmène cette forme dans un cadre futuriste, en sortant d’une compréhension linéaire du temps pour retrouver sa nature première, circulaire. Dans cette boucle temporelle apparaît l’architecture futuriste du Bierpinsel, construit en 1976, qui devient un vaisseau spatial. Ça évoque une esthétique proche des compositeurs de musique électronique spatiale de cette époque, Klaus Schulze, Vangelis, Laurie Spiegel. D’ailleurs les synthétiseurs utilisés pour composer la musique viennent tous de cette période, dont le fameux GForce OB-E.

Le film et la musique sont une tentative de communiquer avec l’espace céleste. Notre passé, notre futur, notre présent, comme une seule et même configuration temporelle, une idée proche de cette citation de Platon, le temps est l’image mobile de l’éternité, nos atomes et nos molécules partagés avec le reste de l’univers. Une vision lumineuse et touchante du temps et de l’éternité.

Le Bierpinsel comme vaisseau spatial

Sur la pochette de l’EP, réalisée par Cabein Studio, on voit une architecture en élévation, qui ressemble à une soucoupe volante. C’est le Bierpinsel de Berlin : une tour de 47 mètres construite en 1976 à Steglitz, dans l’esprit pop art le plus excentrique, protégée depuis 2017. Une architecture tellement improbable qu’elle semble avoir atterri là par accident et n’avoir jamais réussi à repartir. Renu et moi avons, sans nous être concertées, exactement la même émotion face à ce bâtiment. Pour moi, il résume assez bien l’esprit de Berlin, du moins la ville que j’ai connue et habitée. Comme une chose risible, qui a fini par devenir un repère, presque aimée pour ses défauts plutôt que malgré eux. Berlin a toujours eu ce truc-là : accueillir les formes étranges, les erreurs de trajectoire, et les laisser vivre leur vie.

Avant mon grand départ pour la France, en février 2025, j’y suis allée avec mon ami vidéaste et photographe Urbartho pour filmer et photographier la tour sous tous ses angles. Je ne savais pas encore comment j’allais donner vie à cette structure ovniesque, mais je savais que je devais avoir la matière en réserve. On a imaginé la tour en train de s’envoler, on a rêvé sa manière de déambuler dans le film et dans mon imaginaire et celui de Renu. Puis, on est reparti manger un Käsebrötchen t un café amer à un euro à l’Edeka du coin, comme toujours à Berlin, entre deux séances de travail.

Pour construire mes séquences, j’ai aussi puisé dans mes archives, des ciels, des mouvements d’eau, des mouvements de feu, filmés depuis des années et gardés sur mes disques durs. Je suis obsédée par l’archivage, par la collecte de formes, de textures, de matière en attente.

Plusieurs prises de vue du Bierpinsel.

La danse Chau

Renu m’a transmis des vidéos et des photos d’une compagnie de danse Chau, une danse traditionnelle du Bengale occidental, la région d’origine de ses parents. Renouer avec ses racines familiales comptait beaucoup pour elle à ce moment de sa vie, et il était important qu’elle puisse l’intégrer dans le film

Performance de danse Chau à Purilia — Crédit photo Rishiraj Mahato

Un artisan fabriquant un Chau dans le village de Chorida, situé dans le bloc de Bagmundi, dans le district de Purulia.
Crédit photo Suvadip Sanyal

J’ai passé beaucoup de temps à regarder cette danse, à analyser les mouvements, les gestes, les costumes, les couleurs, à lire sur ses origines.

La danse Chau est semi-classique, traditionnellement portée par des troupes d’hommes lors des fêtes de printemps, née de la rencontre entre danse classique hindoue et traditions tribales anciennes de la région. Elle est inscrite depuis 2010 au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Les danseurs y interprètent des épopées comme le Ramayana ou le Mahabharata, des récits vieux de plusieurs milliers d’années, à travers les arts martiaux, la musique, le tambour.

J’ai cherché, longtemps, comment faire dialoguer cette mémoire-là avec ma propre grammaire visuelle. Pas l’illustrer, mais trouver l’endroit précis où le geste du danseur et mon geste créatif pouvaient se répondre, sans que l’un écrase l’autre.

Extraits des vidéos transmis par Renu Hossain, que j’ai utilisés dans mon processus de travail.

Des gros doutes

La question de l’appropriation culturelle m’a occupée tout au long du projet. Est-ce que j’avais la légitimité d’utiliser les codes d’une culture qui n’est pas la mienne ? Renu et moi en avons parlé directement. C’est elle qui m’avait invitée dans son univers, et qui m’invitait à y mettre du mien. Cette conversation ne m’a pas complètement enlevé le doute, mais elle m’a donné un cadre pour avancer avec respect plutôt qu’avec aisance.

L’autre doute, plus lancinant, portait sur l’IA elle-même. J’ai beaucoup d’ami·e·s dans le milieu de la vidéo et de l’animation, dont je respecte énormément le travail, et tout au long de ce projet, j’avais la boule au ventre. La peur que ce processus de création que j’étais en train de développer les blesse. C’est étrange à dire, parce qu’au début, l’IA m’avait justement aidée à sortir de mes blocages. Mais pour ce projet précis, c’était différent, on entrait dans une phase où l’IA s’emparait de métiers entiers, pas seulement du mien.

Je me permets une parenthèse, parce qu’elle me semble juste : avant d’être la trainé de l’IA aujourd’hui, pendant près de dix ans, le design graphique a été le métier poubelle de beaucoup de créatifs, motion designers, vidéastes, parfois même architectes, quand iels n’arrivaient pas à vivre de leur propre discipline. Et les plateformes de crowdsourcing ont largement contribué à démolir ce métier, sans que grand monde ne s’en émeuve. Je me suis battue à l’époque pour garder ma place, pendant que d’autres, non qualifié·e·s mais bon marché, l’occupaient. Alors je m’interroge, sincèrement : est-ce que je délire de voir un parallèle ?
Ça ne résout rien, mais je pense que ça remet les choses en perspective.*

J’ai mis longtemps avant de vouloir montrer ce film, avant d’écrire cet article. Je ne voulais pas décevoir en disant que j’avais utilisé de l’IA. Mais au final, il y a bien plus que ça dans ce projet. Il y a de la recherche, de l’expérimentation numérique et analogique, de l’apprentissage, des échanges, des émotions partagées avec Renu, énormément d’essais ratés qu’il a fallu recommencer, et une amitié qui s’est créée. Aujourd’hui, je n’utilise plus l’IA dans mon travail, pour des raisons éthiques. Elle m’a permis de sortir de mes blocages, de reprendre confiance, et de revenir ensuite vers l’analogique et l’exploration à ma façon.

*J’ai barré cette parenthèse, mais je la laisse visible volontairement. Elle dit ce que je pensais à ce moment du projet, et je ne veux pas effacer mes doutes d’hier. Depuis, mon regard sur l’IA a continué d’évoluer, notamment à mesure que je m’informais sur son empreinte écocide et ses effets anthropologiques. Par là j’entends : la consommation d’eau et d’énergie des data centers, l’extraction minière, les coûts humains et sociaux du machine learning, et une transformation en profondeur de nos façons de créer et de transmettre. Certaines des questions que je me posais ici ont pris une autre ampleur, et d’autres réponses se sont imposées différemment. Ce que je défends aujourd’hui comme artiste et militante n’est plus tout à fait ce que j’écrivais alors, et c’est bien normal, nos opinions vivent quand on accepte qu’elles changent. Barré, mais pas effacé.

Fabriquer chaque plan

Concrètement, j’ai construit les plans un par un, comme des collages numériques, avant de les animer avec Runway en donnant à l’IA les mouvements des danseurs à partir des vidéos transmises par Renu et la compagnie de danse. Le Bierpinsel a été retravaillé sous Photoshop et mis en scène dans des paysages désertiques recréés en collage. J’ai fait de la rotoscopie, du fond vert avec les images des danseurs pour les intégrer dans des scènes générées, des superpositions de vidéos, des effets datamosh sous After Effects, de la décomposition de mouvement. Beaucoup de recherche d’effets, plan par plan, jusqu’à ce que l’image tienne la musique et les mots qu’elle porte. Rien ne devait faire qu’un, ou rien ne devait exister séparément.

Le moment où j’ai su que j’étais sur la bonne voie

Il y a eu un moment précis où j’ai senti que le film tenait. Ce n’était pas une image, ni un effet réussi. C’était quand des turbulences internes qui avaient pesé sur le projet se sont enfin calmées, et que j’ai senti Renu plus sereine. À partir de là, quelque chose s’est débloqué dans mon propre travail aussi. Je crois que je fabrique toujours en résonance avec l’état de la personne avec qui je collabore, surtout sur un projet aussi intime que celui-ci. Là, je me suis dit : c’est bon.

Et après ?

L’EP Shortwave Listening et le film sont sortis le 31 mars 2026. On avait envoyé le film au Berlin Music Video Awards dans la catégorie expérimentation, et il n’a pas été retenu. Mais le jury nous a remis un badge of honor, pour saluer la qualité du travail. Je ne suis pas allée à la cérémonie, j’étais à Berlin à ce moment-là, mais j’avais mieux à faire : passer du temps avec mes ami·e·s. Et je crois que ce genre de festival privilégie surtout les projets portés par des noms déjà installés ou par ce qui fait le buzz du moment, plus que les artistes lambda comme moi. C’est sans doute aussi comme ça qu’ils font vivre leur festival, en faisant payer l’inscription à des gens comme nous. Bref.

Ce qui compte le plus, ça reste la réaction de Renu quand elle a vu le film fini. Elle a pleuré. Elle m’a dit que c’était comme si j’avais réussi à voir dans sa tête, dans sa musique. Que j’avais un pouvoir de création précieux. Elle n’a pas arrêté de regarder la vidéo, de m’envoyer des messages vocaux pour me dire à quel point le travail était fabuleux, à quel point ça l’avait touché. Et pour moi, c’est ça qui compte dans un projet.