Les Affiches Sonores — Premier jet

Les premières formes d'une obsession de longue date. Ce projet existe dans ma tête depuis des années, et il commence enfin à prendre forme.

Ça fait des années que j’enregistre. N’importe où, n’importe quoi. Les marchés, les clubs, la mer, la rue à 5h du matin, les forêts, les fêtes foraines. Je bidouillais même mon poste radio en passant des aimants dessus pour voir ce que ça donnait. Tout m’intéresse, tout est archivé. (Ne vous inquiétez pas, je n’archive pas mes conversations sonores avec les gens.)

Mais avant la pratique, il y a l’enfance. Et une relation au son qui n’a jamais été simple. Le bruit d’un train qui passe au loin un soir d’été vers 20h, ça m’a toujours apaisée, sans que je sache vraiment pourquoi. Les bruits forts au loin me rassurent. À l’inverse, certains sons me faisaient partir en colère ou en panique : une moto qui passe trop vite, un avion qui perce le mur du son. Me jeter par terre, me couvrir les oreilles à en pleurer. Le son peut être refuge ou agression, parfois les deux en même temps.

Pareil pour le visuel. Des années à scanner des murs de Berlin, des affiches déchirées, des textures végétales, minérales, urbaines. À collecter des mots et des bouts de phrases dans plusieurs langues, parce que certains mots ont plus de poids dans une langue que dans une autre. Langweilig, par exemple, qui veut dire ennuyeux en allemand, mais dont la forme évoque quelque chose de pesant, de long, que le français ne capture pas de la même façon.

Tout ça dormait quelque part. Trop chaotique, trop dense. Je ne savais pas encore quoi en faire. Jusqu’à la résidence.

Un cerveau qui déborde

J’ai un cerveau qui ne dissocie pas les sens. Les sons se décuplent, les couleurs vibrent, les contours se dissolvent les uns dans les autres. Ce que je vis au quotidien, entre intensité et saturation, je voulais le partager, non pas pour le faire comprendre, mais pour le faire ressentir.

Les Affiches Sonores sont une représentation de moi. De mon parcours, de mes pensées, de ma psyché, de mes sens. Bruyantes visuellement, peut-être aussi au niveau du son, mais apaisantes pour moi. Construites avec soin, avec réflexion sur les imbrications de plans et de textures.

Mon travail est bruyant, dense, saturé. C’est un choix. Je crois aux images qui débordent, aux compositions qui réclament de l’attention, aux couleurs qui ne s’excusent pas d’exister.

Réalisations : CYNDCORE · Flor’ann · Beatrice · Ezra · Yasmine · Marzieh · Sarah · Mavrick. La résidence design a étéportée par l’Université de Picardie Jules Verne et le Crous Amiens-Picardie.

La balade, les étudiant·es, le premier jet

Avec les étudiant·es de la résidence, nous sommes parti·es en balade sensorielle entre le Jardin des Plantes et le Parc Saint-Pierre d’Amiens, à différents moments de la journée, à différents moments du mois. Parce que tout change selon l’heure : les lumières, les odeurs, les sons.

Nous avons récolté des textures sonores, végétales, minérales. De retour en atelier, ces matières ont nourri la composition des affiches. Les photos ont été retravaillées, tordues, déformées, surexposées, détruites, pour se rapprocher des perceptions sensorielles en état de sursollicitation.

Ce qui est frappant, c’est que chaque affiche est différente alors qu’elles sont faites à partir des mêmes matériaux. C’est simplement que les cerveaux qui les ont fabriquées sont différents.

(Les oiseaux représentés sont des images libres de droits, mais leurs bruits ont été enregistrés lors de nos balades.)

Photographie par Suzi Corker

Renu Hossain et les paysages sonores

La musicienne et percussionniste londonienne Renu Hossain, a composé des paysages sonores ambiants à partir des sons enregistrés lors de nos balades. Nature et ville mêlées, ce qu’on peut entendre quand les sens sont portés à leur maximum.

En savoir plus sur le travail de Renu Hossain ici

Une affiche sonore ne s’explique pas. Elle s’écoute.

Sur le lien ci-dessous, ouvrez le dossier « affiches », cliquez sur une affiche, scannez le QR code et écoutez. Avec des écouteurs, c’est mieux.

Extrait d’un paysage sonore, composé par Renu Hossain à partir de nos enregistrements lors d’une balade sonore.

C’est quoi la suite ?

Ce premier jet n’est que ça, un premier jet. Une expérimentation, un terrain d’essai avec des complices formidables.

Les balades sonores continuent. La bibliothèque s’agrandit. Les affiches aussi, j’espère, vont continuer à se multiplier, à se transformer, à aller dans d’autres lieux, d’autres villes, d’autres espaces.

Si ce projet vous parle, si vous aussi, vous avez un cerveau qui déborde, qui enregistre tout, qui ne sait pas toujours où mettre ce trop-plein, alors ces affiches sont aussi pour vous. Elles ne résolvent rien. Mais peut-être qu’elles font du bien à entendre.


Quelques photos des ateliers de création des Affiches Sonores, dont un atelier accueilli par le Frac Picardie à Amiens.